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La dimension humaine dans la poésie mauritanienne : un système de valeurs pour un dialogue des cultures.

Par Sidi Ouled Amdjad

Écrivain et poète mauritanien. Directeur général du centre Amjad pour la culture et l’information à Nouakchott.

Si la Mauritanie est connue dans la mémoire culturelle de l’autre pour être « le pays au million de poètes », ceci s’explique par l’attachement du peuple mauritanien à la poésie que ce soit en langue arabe classique ou en dialecte hassani. A tel enseigne qu’un ancien ministre mauritanien et poète, Sidi Mohammed Wald Boubakar a dit : « le vide existant dans la conscience affective de chaque mauritanien ne peut être comblé que par la poésie ».

A travers des siècles les mauritaniens se sont donnés à la poésie dans cette terre appelée Chinguit. Elle tire son nom de l’ancienne ville antique Chinguit classée patrimoine mondiale de l’humanité par L’Unesco. Elle se situe dans la wilaya d’Adrar au nord de la Mauritanie. Historiquement, elle est l’une des plus anciennes villes arabo-musulmanes et est considérée parmi les sept villes saintes del’islam.

Actuellement, elle est qualifiée de « l’université du Sahara » pour ses nombreuses bibliothèques privées qui regorgent de manuscrits rares. Cette ville est une destination du tourisme culturel en Mauritanie. En effet, elle est la destination de milliers de touristes à la fin du mois de décembre de chaque année. Il s’agit surtout des touristes français et des pays de l’union européenne pour découvrir ce qu’elle renferme entre les oasis et les sables mouvants.

La ville de Chinguit a été fondée au début du 6ème H/11èmeJ. C. siècle. Elle était le point de départ pour les caravanes de pèlerinage en direction de la péninsule arabique. Ses habitants sont connus sous le nom de Chanaguita, à la Mecque et à Médine, et également par les contrées par lesquelles ils passent, à savoir l’Algérie, le Maroc, le Soudan, et l’Egypte. A l’occasion de leur passage par ces villes, ils composaient des poèmes pour exprimer leur nostalgie profonde et leur affection pour la ville de la révélation et pour le prophète de l’islam, Muhammed(paix et salut sur lui).

Par ailleurs, pour saisir l’apparition du mouvement relatif à la poésie en Mauritanie, nous allons esquisser le contexte culturel et le système de connaissance qui ont permis la naissance dudit mouvement depuis des siècles dans les espaces dépeuplés et désertiques, loin des villes et de toute civilisation, sous les tentes des nomades qui se déplacent à la quête des pluies et lespâturages.

Telles des universités dans le désert, Les Mahadras représentaient le système éducatif en Mauritanie. Ces « universités » itinérantes dispensaient des cours dans différents domaines de la connaissance, à savoir : les sciences religieuses, la langue arabe et les arts, aussi bien pour les enfants que pour les adultes. Les cours sont gratuits et assurés par des savants ascètes volontaires dans les différentes régions de Mauritanie.

Par ailleurs, la littérature et la poésie arabe ont constitué à travers ses grands textes, les fondements de cet enseignement. Ce qui a conduit par la suite à un environnement propice pour l’évolution de la poésie et la musique mauritanienne.

Dans cette société conservatrice, la poésie (classique et dialectale) s’est mise discrètement à faire son chemin. Cette naissance de la poésie a mené à la construction de la personnalité psychologique de l’individu et de la société mauritanienne et formé, par ailleurs, un système de valeurs sociales et humaines tels : la chevalerie, le respect de la femme, le respect de l’altérité, rendre justices aux opprimées, avoir de la compassion pour les pauvres, l’amour du savoir et de la connaissance, etc.

Ce faisant, les facteurs qui ont permis cette dynamique ayant trait à la poésie est la nature d’une société bédouine qui habite une vallée sans agriculture et qui aspire à la liberté et au dialogue des cultures et des civilisations. La mosaïque ethnique et sociale était également un facteur essentiel dans ce processus. En effet grâce à la diversité de ses origines : arabes, berbères et africaines fusionnées dans une même société, chacune de ses origines a réussi à conserver son héritage folklorique et culturel comme la musique, la danse et d’autres modes de vie. Néanmoins l’amour de la littérature et de la poésie et le respect de l’autre restent une marque et un point commun partagé par toute la société.

La société mauritanienne est composée majoritairement d’arabes ou plutôt d’arabophones, on distingue deux groupes majeurs : le groupe des zaouiyas qui a fondé les Mahadras pour répandre le savoir et la culture arabo-musulmane ; le second groupe est représenté par les tribus de Banou Hassan connues par leur chevalerie, leur bravoure et l’héroïsme de leur ancêtres dans la résistance et la défense de la patrie. Ainsi, ils ont constitué  ce qu’on appelle les émirats mauritaniens, avec à la tête de chaque émirat un chef traditionnel (cheikh) qui veille à préserver l’image et la réputation de son émirat. Tous ces émirats étaient propices à l’évolution de la poésie et du patrimoine musical mauritanien nommé Azouane qui est connu par ses deux types d’instruments musicaux : le Tidinit utilisé par les hommes et  l’Ardine utilisé par les femmes. Parmi les cheikhs de ces émirats, il y avait des grands poètes et hommes de lettre connus comme l’émir d’Adrar Sid Ahmed Ould Ahmed Ida.

Malgré les contraintes religieuses poussées par parfois à l’extrême il y a quelques siècles, que l’imam Nacer Ed-dine a voulu imposées en interdisant la poésie non religieuse, la société mauritanienne n’a pas cessé d’exprimer sa dimension culturelle et artistique humaine via la poésie en faisant opposition à la première institution religieuse et au pouvoir des imams.Pour ne citer qu’un exemple, un jeune poète bédouin a osé composer une poésie d’amour en hommage à une belle fille de sa tribu. Ledit imam l’a puni sévèrement en lui infligeant cents coups de fouet en public. Cet événement a suscité l’effroi chez les poètes mauritaniens et il a donné un certain élan à la renaissance de la poésie arabe mauritanienne au (12ème H / 18ème J. C.).

Aussi, faire l’éloge d’une femme en tant que figure centrale de la société devient rapidement présent avec force dans le message poétique locale, ce qui a permis d’exprimer la dimension de beauté humaine chez le poète, d’autant plus que la femme occupe une place importante dans la société mauritanienne dans tous les domaines. En effet, elle est l’instructrice, l’intellectuelle, la maitresse de son foyer et c’est à elle seule que reviennent les décisions. Au sein de son foyer elle n’entend que des compliments de la part de tout le monde. Elle est la source du bonheur humain dans toutes ses dimensions, notamment pour le poète.

El-Teberraâ : art poétique spécifique à la femme.

Dans ce contexte général qui confirme la dimension humaine dans la poésie mauritanienne, il est apparu une littérature poétique féminine. La femme compose en langue hassaniarabe, il est appelé El-Teberraâ. Il semble que ce terme est tiré du mot don qui désigne le poème d’amour inspiré de la femme vers l’homme où elle traduit ses sentiments et ses sensations à son amant clandestinement, et qu’elle avoue à ses amies librement dans un moment d’entente et d’harmonisation spirituelle, sous le clair de la lune, où lors de chansons bédouines sous la tente, ou même dans la ville où le courant de la mondialisation  n’a pas pu effacer la dimension humaine de la femme dans le temps malgré la technologie, l’influence des médias et les réseaux sociaux.

Dans, El-Teberraâ la femme utilise un style symbolique, évoquant parfois le manque, l’absence, la séparation, un tremblement d’espoir et la réalisation d’un beau rêve de dénouement, un certain jour.

On peut faire un saut historique pour extraire des images qui montrent la dimension humaine et le dialogue des cultures dans la poésie mauritanienne moderne. Le poète Mohammed HafetOuld Ahmadou raconte une belle histoire lors d’un voyage  à bord d’un avion en direction de l’Asie. Alors qu’il regardait un film indien et qu’il était fasciné par la beauté de l’héroïne de ce film, nommée Mamalin, il fit part de ses sentiments à son compagnon. Ce dernier voulant tester son humanisme, lui rappela sur un ton ironique que sa belle était une femme athée et non croyante et quelle faisait partie des indous qui adorent les vaches.

Parmi les anecdotes littéraires dans ce domaine, nous citons une anecdote concernant un homme religieux qui était également ministre des affaires religieuses dans les années soixante-dix en Mauritanie.

Cet ancien ministre a fait un voyage pour participer à un congrès mondial. Il était accompagné d’une délégation de savants religieux et de docteurs de loi islamique. A l’aéroport, ils furent reçus par une femme de la commission d’organisation du congrès qui tendit la main pour saluer le ministre, homme religieux, qui n’avait pas l’habitude de serrer la main aux femmes étrangères  conformément à la religion. Devant cette situation embarrassante, il réfléchit comment s’en sortir avec le minimum de dégât. Soit accepter de serrer la main tendue de la jolie femme sous le regard des hommes de sa délégation, ce qui le mettait en tort. Soit refuser de serrer la main et causer une grosse gêne chez la femme venant les accueillir. Le ministre n’a pas tardé à trancher en tendant sa main pour serrer celle de la femme.

Ses compagnons lui ont demandé l’explication de son geste et il leur a répondu par les  vers suivantes :

Elle m’a tendu sa main et je n’ai pas pu refuser.

Dieu merci, elle n’a pas tendu sa joue.

            L’attitude du ministre s’explique par la dimension humaine envers la beauté et en particulier celle de la femme et il s’agit d’une dimension commune qui unifie  les différentes cultures et civilisations ; cette dimension humaine on la trouve notamment chez les poètes mauritaniens qui ont respiré du désert le parfum de la liberté, de l’ouverture de l’esprit et l’acceptation de l’altérité malgré leur traditions religieuses et leurs us et coutumes hérités depuis des générations.

D’ailleurs, l’éloge de la femme dans la poésie mauritanienne est l’essence de la dimension humaine et du dialogue des cultures. Si bien que le poète fait l’éloge de la beauté arabe, de la beauté africaine, de la beauté indienne et de la beauté européenne sans prendre en considération l’origine, la langue et la religion.

Parmi les caractéristiques relatives à la dimension humaine de la poésie mauritanienne on peut noter la célébration de la liberté et le refus de l’esclavagisme dans l’ancienne société tribale et la défense de certaines questions humaines, à savoir celles de la Palestine et de l’Afrique du Sud et son leader Nelson Mandela qui a lutté contre la ségrégation raciale. C’est la première génération des poètes mauritaniens contemporains, après l’indépendance du pays en 1960, qui a abordé le thème de la liberté.

Le poète Mohamed Ould Mohamed Saleh Alhnci, ancien ambassadeur en Algérie, dit, en rejetant les effets de l’esclavage en Mauritanie:

Où sont vos oreilles et vos esprits

L’esclavage d’un humain est-il raisonnable? !!

C’est un problème dans votre pays, et il est créé

Des problèmes peuvent être résolus

Ce n’est pas juste ni moral

Que l’homme vive dans l’humiliation.

Ce doyen des poètes contemporains mauritanien AhmedouOuld Abdel Kader dit au sujet de la révolution palestinienne quand elle a été éclatée :

Dans les masses se trouvent des miracles et l’injustice génère des libertés

Et de l’oppression en Palestine, elle a éclaté

La révolution de la conquête sacrifiée par les fiers.

Et dans un autre poème titré La plume de l’art, représente l’attachement des Mauritaniens à la liberté et les valeurs de l’art et la beauté humaine, à l’occasion de la fondation de la ligue des écrivains et des artistes mauritaniens en 1974 :

La plume de l’art est un baume et une arme et un guide qui illuminent la conscience des hommes.

C’est le monde des vérités qui vit entre le battement des visions et la solubilité de l’imagination

Dans son célèbre poème le Navire qui a suscité une grande polémique critique dans le journal Elchaaab « le Peuple », en 1982, le poète évoque une tragédie humaine en Mauritanie, c’est la sécheresse et la désertification de la végétation naturelle, et la migration de la campagne vers la ville, et la mort du désert. Il dit dans ce poème, rempli de symboles politiques et sociaux:

Nous sommes partis comme nos pères le feraient

Et nous naviguons

Comme nos ancêtres naviguaient

La batteuse du sable nous dit :

Wahou !

Votre vaisseau a soulevé toutes les ancres

Naviguant

Vous ne vous en sentez pas?

Je lui ai dit et les gens détournent leur regard d’elle

Et moi je nie ses allégations

Tu nous as lu des signes

Et quelles sont nos alliances?

Sont-elles éclairées comme la couleur du lait?

Ou elle est  comme le cœur des nuits aveugles?

Retourné aux sols

Dessinant dans les ombres de ses doigts

Et essuyant sa droite, elle s’élargit

Manquant sa gauche

Etendant les lignes

Egarée par son regard, regardant les horizons lointains

Chantant

Nous sommes partis

Nous sommes partis

La nouvelle génération des poètes mauritaniens a de nombreuses préoccupations humaines. Dans le contexte général de lutte pour la dignité et les droits de l’homme partout où il se trouve, elle appelle à la liberté, la justice et la participation des femmes à la vie active, en plus de la littérature de l’enfance, dont Mohamed Lamine OuledElKattab est l’un de ses pionniers, il a écrit de nombreux histoires et textes destinés aux enfants, sans oublier la littérature de la prison, ce sont des poèmes écrits par les symboles des militants politiques en Mauritanie, défendant les revendications du peuple dans des étapes différentes.

Le poète et l’avocat Mohamed enOuldAchdou dit, dans son recueil, Leschansons de la patrie, évoquant les circonstances de son empoisonnement, dans une prison éloignée au milieu du désert de Mauritanie, appelée Tilemsi, payant le prix du mouvement démocratique national, qui a été l’un des premiers poètes et fondateurs:

C’est étrangement étranger que Tilemsi

Devient aujourd’hui importante dans mon âme

Voilà qu’aujourd’hui je suis prisonnier dans Tilemsi

Quelle est l’alliance entre moi et Tilemsi

Oh mon pays, j’ai aimé en toi ma perte

Et j’étais satisfait d’être outragé et humilié

Je refuse d’avoir ton substitut dans l’univers

Et ma consolation est d’être oublié dans ton extrémité

Malgré toutes les injustices et l’oppression subie sur le poète, il s’attache aux valeurs de la tolérance, le pardon et le refus de la haine, et malgré qu’il se trouve dans la prison du désert, tout est pour son pays, et seulement pour la liberté et la dignité humaine, (l’écrivain de cet article, dit dans une pensée, titrée L’Homme) :

J’aime le bien pour les gens

Par mon caractère, puis mes sens

Et j’essaie de voir le monde

Sans violence et sans mal

Comme le rire d’une enfant joyeux

Comme un rêve comme les mariages

En tant que moine dans ma patrie

Comme les couleurs et les races

Comme les cordes et les visions jouant

L’hymne du retour désespéré

Combien de navires se sont perdus

Dans ce monde dur

Et comment nos sentiments se sont asséchés

Et l’amour est débordé du verre

La poésie mauritanienne entre hier et aujourd’hui, est pleine de ces images lumineuses de dimension humaine qui ont un rapport avec les questions de l’univers, de la vie et les problèmes humains, depuis ses débuts dans ce désert connaisseur et unique en son genre dans le Sahara, et il est un traducteur honnête des dialogues des civilisations africaines et arabes, fondés sur le tissu de la société mauritanienne à travers les âges, dans une coexistence pacifique communes des deux côtés de la rivière du Sénégal et de l’Atlantique, et sur les frontières du Sahel et le grand Sahara, et avec le Mali et le Niger et l’Algérie, et à côté des iles espagnoles du Canari à Nouadhibou.

Le poète mauritanien se caractérise par un sens humain coulant, quand il exprime ses sentiments puissants dans les saisons de la douleur et de la joie, laissons-nous méditer dans ces vers d’un poète sensible, mort pendant les années quarante du siècle passé, c’est Mohamed Ould Ahmed Boura, il les chante beaucoup dans la musique mauritanienne :

Tiens-tu aux larmes des yeux coulants,

Et fais-toi confiance à l’éloignement terrifiant

Quelques-uns entre nous ont parlé et d’autres ont gardé le silence

Le lendemain nous nous sommes séparés, et les adieux ont été multiples

Et les situations ont changé en dernier instant

En des mots sans lettres

En arrêtant les larmes qui coulaient !!

Embrassant des choses qui n’ont pas des fins.

Auteur de l’article : Sidi Ouled Amdjad

 

 

Paragraphe

Ecrivain et poète mauritanien

Directeur général du centre Amjad pour la culture et l’information à Nouakchott

POÉSIE MAURITANIENNE

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