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Habib AKHROUF, Islamologue

Diplômé de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris

Enseignant à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris

« Frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui », Montaigne

Cette question posée à certains arabes, nous révèle que les avis sont partagés. La même question posée à des occidentaux, nous apprend que certains sont optimistes alors que d’autres sont sceptiques quant au rapprochement culturel. Par ailleurs, on sait que dans toute concrétisation d’un projet, il faut d’abord croire et adhérer à certains idéaux pour atteindre les objectifs.

Cependant, il faut reconnaître que la tâche n’est pas aisée. Les belles œuvres ne sont pas faciles à réaliser car le chemin à parcourir est semé d’embûches. L’action nécessite un combat et un engagement pour créer des espaces de dialogues entre les différentes cultures.

Pour se faire, dans un premier temps, il faut déconstruire les préjugés et les stéréotypes générés par nos imaginaires pour les démystifier et montrer le danger que représente la fausse image que l’on crée de l’altérité et qui alimente la thèse du « choc des civilisations » (voir infra). Aussi faut-il déconstruire pour reconstruire des ponts culturels.

Les approches traditionnelles du dialogue interculturel, qui n’ont pas donné leur fruit, ont souvent mis l’accent sur les valeurs communes entre les différentes cultures pour les faire dialoguer et trouver un confluent de cultures, une sorte de point convergence. A cet égard, l’Orientaliste français, Louis Massignon, en 1945, sur des bases non historiques, a transformé l’hypothèse du rapprochement entre les sept saints fondateurs de la Bretagne au récit biblique des sept dormant d’Ephèse en une certitude. Et par suite, il fait le rapprochement entre ledit récit biblique et le récit coranique, chapitre XVIII, les Ahl al-Kahf (les gens de la Caverne)[1].

Aussi l’islamologue français propose-t-il cet endroit, la Bretagne, un lieu de pèlerinage islamo-chrétien.

Par ailleurs, on peut citer d’autres exemples qui sont fondées sur des bases historiques, à savoir que les trois traditions religieuses monothéistes ont été révélées sur le même socle linguistique, la langue sémitique. En l’occurrence, la langue devient un point de convergences des trois religions monothéistes. Dans le même ordre idée, Abraham est considéré comme le père spirituel des trois religions susmentionnées.

Cette approche qui consiste à trouver des aspects culturels communs entre les différentes cultures n’a pas donné ses fruits et exclut, par la même occasion, les autres cultures, à savoir les systèmes de pensée philosophique, tels que le bouddhisme et/ou l’indouisme qui sont centrée sur l’homme et non sur Dieu par opposition aux religions monothéistes qui sont des théocentrismes, même si, les tensions actuelles sont plutôt entre les trois religions monothéistes qui chacune, prétendent détenir la « vérité » et s’accusent mutuellement d’avoir falsifié les écritures saintes.

Pour créer de vrais espaces de dialogues, il faut faire appel non seulement aux valeurs communes mais aussi aux différences des points de vue des diverses cultures. Certains suggèrent simplement le respect mutuel des différences et la tolérance pour apaiser les tensions provoquées par les divergences culturelles. A cet égard, il est indispensable d’introduire la notion de « la tolérance active » pour créer « un dialogue actif »[2].

La tolérance active consiste non pas à chercher les valeurs communes entre les cultures pour les partager et les respecter mais au contraire, focalise sur le fond des questions sur lesquelles on diverge pour les discuter et les critiquer. Il s’agit d’une démarche philosophique qui met en exergue les différences de point de vue des différentes cultures pour les mettre à nu et les discuter pour les déconstruire sur des bases rationnelles. Cette approche dé-constructive des discours idéologiques permet de réfuter les préjugés et les stéréotypes générés par les imaginaires des uns et des autres. Ce faisant, « le choc de civilisations » soutenu par l’auteur américain S. Huntington, devient « choc des imaginaires » ou « choc des ignorances »[3].

Il est à remarquer que souvent, les approches traditionnelles de dialogue interculturel ont souvent eu recourt aux identités collectivités au détriment des identités individuelles. Aussi, il est intéressant de faire appel aux identités individuelles qui sont plus dynamiques et plus souples et qui sont en mesure de créer des terrains d’entente entre les différentes cultures. Les forums de dialogue composés de « représentants » de groupes ethniques ou religieux produisent l’effet inverse et contribuent à alimenter le scénario du « choc des civilisations ».

Il faut avouer que la pierre d’achoppement du dialogue interculturel est relative à la question lancinante de « la vérité religieuse » et de son caractère sacré qui conduisent à toutes les tragédies, à savoir la violence, les guerres, les conflits, etc. On peut rajouter aussi certains concepts qui sont élevés parfois au rang de « dogme », et qui deviennent chez certains indiscutable, tel que la laïcité[4]. Pour déconstruire ces « vérités », il faut les historiciser pour dévoiler leur subjectivité et leur relativisme.

Car si chacun de nous, concevait que les vérités sont subjectives alors, le dialogue deviendrait possible et une réalité. Il est important de souligner que les « vérités » ou les valeurs culturelles sont le fruit d’une construction humaine. Ce qui explique leur subjectivité et la nécessite de les discuter et de faire dialoguer toutes les valeurs culturelles pour qu’elles s’enrichissent mutuellement. Pour illustrer ce propos, prenons l’exemple des philosophes et humanistes arabes qui ont produit une brillante civilisation grâce à la traduction des œuvres grecques, indiennes et persanes, au VIIIe siècle. Il en est en de même pour les humanistes européens qui ont porté un intérêt particulier pour les œuvres philosophiques gréco-romaines et la traduction des œuvres arabes, pendant la période de la Renaissance.

C’est grâce à cet humanisme, à cette curiosité intellectuelle, à cette ouverture d’esprit à l’égard de l’altérité qu’il fut permis aux nations de produire de brillantes civilisations, dans tous les domaines. Ce faisant, la construction d’un pont entre les différentes cultures nécessite plus que jamais ces trois conditions : l’humanisme, la curiosité intellectuelle et l’ouverture d’esprit.

Bibliographie :

Site Web: http://tolerance-active.kiosq.info/What-is-Active-Tolerance.

Girard, René, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972.

Massignon, Louis, Écrits mémorables, textes établis, présentés et annotés sous la direction de Christian Jambet, Paris, I, Bouquins, 2009.

Samuel, Huntington, the Calsh of Civilizations and the Remaking of World Order, New York: Touchstone, 1997.

[1]. Cf. Massignon, Louis, Écrits mémorables, textes établis, présentés et annotés sous la direction de Christian Jambet, Paris, I, Bouquins, 2009, pp. 290-291.

[2]. Cf. http://tolerance-active.kiosq.info/What-is-Active-Tolerance.

[3]. Cf. Samuel, Huntington, the Calsh of Civilizations and the Remaking of World Order, New York: Touchstone, 1997.

[4]. Cf. Girard René, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972.

DIALOGUE INTERCULTUREL, MYTHE OU RÉALITÉ ?

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